Je ne sais pas trop ce que cela signifie que d’être à sa place, et plus j’y pense moins je le sais. C’est pourtant une question qui me préoccupe depuis à peu près toujours , rapport au fait que d’aussi loin que je me souvienne, à peu près où que j’aille je me perçois et me comporte en invitée. Les gens me semblent être chez eux, à leur place donc, et je me donne pour mission de respecter les règles qui m’ont l’air d’être en vigueur dans leur territoire, car je suis une invitée polie (ou une people pleaser, allez savoir).
Je crois donc que j’associe le fait d’avoir une place, la sienne, à un sentiment de familiarité, au confort qu’on éprouve avec la bonne paire de chaussettes elles-mêmes enfilées dans la bonne paire de chaussures et juste ce qu’il faut de tension dans les lacets. Être chez soi. J’envie les personnes qui paraissent être partout chez elles tandis que sortir de chez moi, au sens propre, m’est souvent difficile car la simple perspective d’être perçue me déplace.
Je suppose que c’est une expérience partagée par de nombreuses personnes minorisées – question de survie, question de boîtes étriquées dans lesquelles les regards nous rangent, question d’éprouver dans sa chair que l’on est un·e impensé·e, un·e impensable.
Je ne sais même pas si c’est une chose enviable, finalement, que d’être à sa place ; qui a déterminé que c’était la mienne, de place, pour commencer ? L’ai-je vraiment désirée ou ai-je appris à accepter de me contorsionner pour épouser la zone qu’elle délimite ?
Pourtant, assurément, je rêve d’une bonne paire de chaussettes. Moyennant quelques ajustements dans la feuille de route de mon existence, j’ai d’ailleurs commencé à me tricoter quelque chose de sympa, et c’est une perspective apaisante. Je m’apprête à toucher du doigt ce qui m’a toujours échappé, sans trop savoir ce que je mets derrière, ce que j’attends derrière. Une simple bulle de savon qui fait « pof », peut-être. Ou alors quelque chose de chaud, de doux, une maison – la mienne.