Réflexions

  • Histoire d’incertitudes.

    Parfois je me dis que cette affaire d’autisme occupe sans doute un peu trop d’espace mental chez moi, et puis je réalise que tout de même : cette affaire, c’est un cheminement de 10 années.

    J’allais dire que tout avait commencé avec mon premier burn-out, mais en fait c’est même plus vieux que ça. Les premiers questionnements (mais les discrets, les qui ne se disent pas tout haut), c’était la faute à Tumblr, hé oui. Il y aurait de quoi dire sur le rôle qu’a joué cette plateforme dans la construction identitaire de nombreux·ses adolescent·es et jeunes adultes des années 2010, mais ce n’est pas le sujet. Ce qui est certain, c’est que dans ma vingtaine, j’y ai trouvé de quoi explorer et creuser les thématiques qui me préoccupaient alors déjà : féminisme, questions LGBT, santé mentale… Tumblr était une source aussi précieuse qu’inépuisable de récits à la 1ère personne, partages d’expériences et autres réflexions gracieusement mis à disposition par des internautes issu·es de groupes sociaux minorisés. C’est à mes yeux la meilleure des formations politiques : c’est ainsi que j’ai découvert l’antivalidisme, par exemple. Et donc, c’est ainsi que j’ai pour la première fois vu des personnes autistes se raconter. C’est-à-dire, poser elles-mêmes des mots sur leur vécu à elles. Sans intermédiaire.

    Je n’ai pas tout de suite saisi à quel point ce qu’elles avaient à dire faisait écho à mon propre vécu. C’était trop éloigné du domaine du possible pour que je puisse même l’imaginer.

    L’idée a pourtant fait son chemin, tranquillement.

    Ensuite, des années de doutes. Un premier burn-out, donc. Me demander ce qui décidément ne va pas chez moi, et pourquoi je l’avais depuis si longtemps, ce sentiment qu’un jour j’allais m’effondrer (bingo).

    Alors chercher des témoignages, des articles, passer tous les tests disponibles en lignes – Aspie quiz, Quotient autistique, Reading the Mind in the Eyes, et j’en passe. Glisser tout ça sous le tapis parce que pfiou, ça fait beaucoup à gérer là, non ?

    Et puis un burn-out, encore. Cette fois il va falloir le soulever, le tapis en question, pour enfin se pencher sur ce qu’on a planqué dessous.

    La suite au prochain épisode, alors.

    Captures d'écran de la série The Rehearsal. On y voit un extrait du test Reading the mind in the eyes, avec sur un écran d'ordinateur un visage en noir et blanc et 4 propositions (playful, comforting, irritated, bored). Nathan Fielder observe ce visage, l'air perplexe.
    The Rehearsal, S02E05 (captures d’écran). Nathan Fielder échoue à répondre correctement aux questions du Reading the Mind in the Eyes test (un test évaluant la capacité à identifier les émotions d’autrui), mais c’est la faute aux images qui sont de basse résolution, qu’il dit.
  • D’autisme et de cailloux.

    Il est des souvenirs cuisants, pareils à de lourds cailloux, que l’on trimballe dans sa besace longtemps, longtemps. S’en délester serait chose aisée, peut-être, mais à leur égard un sentiment étrange s’est formé, quelque chose de l’ordre du devoir, de la responsabilité. Après tout, là où il n’y avait que du vide, ou plutôt de la matière vierge de tout modelage, désormais il y a cela, des souvenirs cuisants, parfum nullité copeaux de honte, conséquences de nos manquements.

    Quand je ne savais pas que j’étais autiste, la besace pesait lourd, lourd, pleine qu’elle était de tous les faux-pas sociaux, moments de solitude, silences gênés, propos abrupts, oublis malencontreux et autres décalages inexpliqués accumulés au fil des ans et pour lesquels je ne me pardonnais pas.  On ne se pardonne pas ce qui semble relever d’un défaut dans son caractère, d’un manque de volonté ou d’une propension à se compliquer la vie – peut-être même pour le plaisir ?

    Maintenant, je sais. Elle est pourtant bien rodée, la mécanique qui me fait m’accuser de tous les écarts hors du sentier que tracent les normes sociales. La peur terrible d’être en dehors de toute humanité me fait compter et recompter les cailloux dans la besace afin de m’assurer qu’ils soient bien sous contrôle, ouf.

    Je suis des vôtres. Depuis petite je vous observe et je collecte les indices, je fais des liens, je fais le tri. Dire ceci, regarder comme cela, mouvoir son corps ainsi. Mais ce n’est pas une science exacte, alors je me trompe – un caillou de plus. Je tente de comprendre ce qui se joue dans vos têtes et semble échapper à la mienne. Que disent-ils les silences, les regards détournés, les haussements d’épaules, les sourires pincés ?

    J’apprends à être des vôtres et j’apprends à être une fille et j’échoue aux deux. De tous les juges je suis le plus terrible, tant je me persuade de ne pas y mettre suffisamment du mien.

    Mais maintenant, je sais, et la besace pèse un peu moins lourd. J’ai certes trop l’habitude de la trimballer pour m’en défaire si simplement, mais c’est promis : en douceur je me déleste et, les épaules plus légères, j’apprends à aimer le hors-piste.

  • Déborder.

    Dans les deux cas, un impensé. Le monde est un vaste monde hétérosexuel et neurotypique, peuplé de braves gens hétérosexuels et neurotypiques. 

    Toi ? Bah tout pareil, tiens donc. Pourquoi se compliquer l’existence ? 

    Et pourtant : en toi, un malaise qui ne dit pas son nom, puisqu’il n’y a rien à dire. Le sentiment de ne comprendre ni les règles du jeu, ni les règles du genre. Se considérer en perpétuelle invitée, partout, tentant d’assimiler les codes, les normes, les implicites, tout ce qui semble devoir aller de soi. Éprouver une fascination sans borne pour les personnages des livres que tu dévores ; chercher dans leurs paroles, dans leurs actes, des repères pour mener ta propre existence.

    Tout semble si simple. Le chemin, tout tracé. Et pourtant tu débordes. Tu te demandes pourquoi donc une fille ne pourrait pas aimer une fille. Tu entends parfois parler des lesbiennes comme d’une entité un peu lointaine, un peu suspecte. Tu découvres l’existence de ces pauvres garçons atteints d’autisme que l’on qualifie d’indéchiffrables, insensibles à ce qui les entoure, même à leurs proches. 

    Il y a ces autres, et il y a nous. 

    Il y a ces vies que l’on tait et celles qui valent d’être menées, racontées, sublimées. 

    Quel est ton camp ?

    En vérité, tu le devines : ce nous ne te contient pas tout à fait. Tu cherches la pièce manquante, ton pays, ton ancrage, les mots pour te dire. 

    C’est sans doute en ligne que pour la première fois, tu réalises que ces autres peuvent parler d’elle·ux à la première personne ; et que quand iels le font, leurs récits résonnent en toi d’une façon particulière. 

    Avec elle·ux, tu n’es pas une invitée : tu as le sentiment de revenir dans un chez-toi que tu n’as pourtant jamais eu l’opportunité d’habiter.