Il est des souvenirs cuisants, pareils à de lourds cailloux, que l’on trimballe dans sa besace longtemps, longtemps. S’en délester serait chose aisée, peut-être, mais à leur égard un sentiment étrange s’est formé, quelque chose de l’ordre du devoir, de la responsabilité. Après tout, là où il n’y avait que du vide, ou plutôt de la matière vierge de tout modelage, désormais il y a cela, des souvenirs cuisants, parfum nullité copeaux de honte, conséquences de nos manquements.
Quand je ne savais pas que j’étais autiste, la besace pesait lourd, lourd, pleine qu’elle était de tous les faux-pas sociaux, moments de solitude, silences gênés, propos abrupts, oublis malencontreux et autres décalages inexpliqués accumulés au fil des ans et pour lesquels je ne me pardonnais pas. On ne se pardonne pas ce qui semble relever d’un défaut dans son caractère, d’un manque de volonté ou d’une propension à se compliquer la vie – peut-être même pour le plaisir ?
Maintenant, je sais. Elle est pourtant bien rodée, la mécanique qui me fait m’accuser de tous les écarts hors du sentier que tracent les normes sociales. La peur terrible d’être en dehors de toute humanité me fait compter et recompter les cailloux dans la besace afin de m’assurer qu’ils soient bien sous contrôle, ouf.
Je suis des vôtres. Depuis petite je vous observe et je collecte les indices, je fais des liens, je fais le tri. Dire ceci, regarder comme cela, mouvoir son corps ainsi. Mais ce n’est pas une science exacte, alors je me trompe – un caillou de plus. Je tente de comprendre ce qui se joue dans vos têtes et semble échapper à la mienne. Que disent-ils les silences, les regards détournés, les haussements d’épaules, les sourires pincés ?
J’apprends à être des vôtres et j’apprends à être une fille et j’échoue aux deux. De tous les juges je suis le plus terrible, tant je me persuade de ne pas y mettre suffisamment du mien.
Mais maintenant, je sais, et la besace pèse un peu moins lourd. J’ai certes trop l’habitude de la trimballer pour m’en défaire si simplement, mais c’est promis : en douceur je me déleste et, les épaules plus légères, j’apprends à aimer le hors-piste.

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