Dans les deux cas, un impensé. Le monde est un vaste monde hétérosexuel et neurotypique, peuplé de braves gens hétérosexuels et neurotypiques.
Toi ? Bah tout pareil, tiens donc. Pourquoi se compliquer l’existence ?
Et pourtant : en toi, un malaise qui ne dit pas son nom, puisqu’il n’y a rien à dire. Le sentiment de ne comprendre ni les règles du jeu, ni les règles du genre. Se considérer en perpétuelle invitée, partout, tentant d’assimiler les codes, les normes, les implicites, tout ce qui semble devoir aller de soi. Éprouver une fascination sans borne pour les personnages des livres que tu dévores ; chercher dans leurs paroles, dans leurs actes, des repères pour mener ta propre existence.
Tout semble si simple. Le chemin, tout tracé. Et pourtant tu débordes. Tu te demandes pourquoi donc une fille ne pourrait pas aimer une fille. Tu entends parfois parler des lesbiennes comme d’une entité un peu lointaine, un peu suspecte. Tu découvres l’existence de ces pauvres garçons atteints d’autisme que l’on qualifie d’indéchiffrables, insensibles à ce qui les entoure, même à leurs proches.
Il y a ces autres, et il y a nous.
Il y a ces vies que l’on tait et celles qui valent d’être menées, racontées, sublimées.
Quel est ton camp ?
En vérité, tu le devines : ce nous ne te contient pas tout à fait. Tu cherches la pièce manquante, ton pays, ton ancrage, les mots pour te dire.
C’est sans doute en ligne que pour la première fois, tu réalises que ces autres peuvent parler d’elle·ux à la première personne ; et que quand iels le font, leurs récits résonnent en toi d’une façon particulière.
Avec elle·ux, tu n’es pas une invitée : tu as le sentiment de revenir dans un chez-toi que tu n’as pourtant jamais eu l’opportunité d’habiter.

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