Il y a un petit bout de temps, j’ai entamé une thérapie et assez vite, la psy m’a balancé : « Vous seriez pas un peu perfectionniste, vous ? ».
J’ai pris un moment pour y réfléchir. S’il y a une chose que je me reproche, pas nécessairement de façon tout à fait consciente mais enfin c’est là tout de même, comme une petite musique tapie en fond de cervelle, bref s’il y a une chose que je me reproche c’est plutôt mon supposé laxisme vis-à-vis de moi-même. Ainsi, donc, il est là mon problème : c’est le manque d’entrain, c’est la flemme et c’est le fait de m’y complaire, en plus, comme si la faute n’était pas déjà bien assez lourde. Si j’étais vraiment perfectionniste je serais déjà un peu une meilleure version de moi-même, c’est-à-dire une version qui se bouge pour accomplir les deux, trois trucs à faire pour être un humain décent.
Oh, pas grand chose. Travailler, socialiser, faire ses courses, bien manger, garder son logement propre et bien rangé, faire du sport, bien dormir, s’informer, développer sa créativité, apprendre des choses nouvelles, prendre soin de ses proches, prendre soin de son apparence, réaliser les démarches administratives dans les temps, s’occuper de sa santé, se cultiver, trier ses affaires, gérer son budget, programmer ses vacances, anticiper les besoins des autres, être sympa, drôle, aimable, serviable, à l’écoute, et recommencer le lendemain.
Au départ, j’ai donc pensé que la psy se fourvoyait complètement, mais alors que je me déroulais mentalement la liste de tous mes manquements, j’ai fini par comprendre quel était mon véritable problème : ce n’était pas le fait de ne pas parvenir à cocher toutes les cases ; c’était le temps passé à m’en vouloir pour cela.
Les reproches constants, la petite musique étaient l’expression de mon perfectionnisme.
En bonne autiste, j’avais depuis la plus tendre enfance considéré avec le plus grand sérieux les consignes qui m’étaient adressées et avaient fini par représenter mon manuel de la vie – un outil sécurisant, fiable, stable. Il faut être sage, gentille, ne pas mentir, ne pas se fâcher, avoir de bonnes notes.
Les gamins de mon âge semblaient suivre à peu près le même manuel, au départ, et puis un jour, alors que je m’appliquais encore à ne pas déborder des pages, j’ai réalisé qu’un changement subtil avait eu lieu autour de moi. Les autres enfants avaient depuis longtemps cessé de suivre le texte à la lettre. Ils s’accordaient bien plus de souplesse, voire même prenaient plaisir à la transgression ; j’en étais incapable.
Plus tard, aux portes de l’âge adulte, bim, découverte du féminisme, et bam, épiphanie : les chapitres du fameux manuel ne s’étaient pas écrits tous seuls. Par conviction politique (et parce que je commençais à sacrément manquer d’air, aussi), j’ai appris à faire le tri dans les règles que je suivais, et qui pour certaines ne me sécurisaient qu’en apparence. Mais bon, ne nous leurrons pas, c’est un processus difficile et le gendarme intérieur était déjà sacrément bien installé.
Ce que j’essaie de dire, c’est que mon (ton ?) perfectionnisme ne sort pas de nulle part. Il ne s’est pas installé là comme ça tout seul comme un grand pour le plaisir. S’il y a sans doute dans ce mécanisme une part de stratégie de survie, il vient aussi certainement cristalliser la foultitude d’injonctions patriarcales, validistes, capitalistes (etc.) dans lesquelles nous trempons dès la naissance.
Et là, je réalise tout ce qu’il y a d’incohérent, de discordant vis-à-vis de mes propres valeurs, à ne jamais me trouver assez bien, assez performante – par rapport à qui, quels idéaux ? Je réalise aussi que quand on ne se fiche pas la paix, on peut difficilement la ficher aux gens, malgré tous nos efforts. Si je me juge, c’est qu’insidieusement je me compare aux autres, et qu’encore plus insidieusement je compare ces autres entre eux.
Bref, parce que je crois que le perfectionnisme comporte une dimension politique, je compte bien tenir le mien à l’œil.